Le Mans – FDSEA le 27 novembre 2019 14h carrefour centre sud L’Agribashing

L’agribashing est désormais un thème au cœur des débats dans le monde agricole comme on a pu le voir lors du dernier salon de l’agriculture.
Mais qu’est-ce que c’est au juste ?

 

La notion d’agribashing ou d’agriculture bashing semble être de plus en plus présente dans les débats liés à l’agriculture et aux agriculteurs.
Ce qui est néanmoins assez étonnant, c’est que les positions sur le sujet apparaissent finalement très diverses, y compris dans le monde agricole, et surtout que personne ne définit véritablement ce que c’est.

Il semble exister, en effet, trois visions de l’agribashing dans le monde agricole.
Les premiers nient ou du moins tendent à minimiser son existence même.
Les seconds pensent qu’il existe un agribashing qui se présente avant tout comme une critique du mode de production conventionnel (grandes exploitations, utilisation de phytos, élevage intensif).
Enfin, les troisièmes ont une vision extensive de l’agribashing. Celui-ci serait une critique tous azimuts des agriculteurs et de l’agriculture, qui va jusqu’à une critique de l’élevage en soi, d’une agriculture tournée vers l’exportation ou de la gestion de la question du loup, et qui est portée par un peu tout le monde : l’ensemble des médias, l’édition, les associations de consommateurs, les ONG, la grande distribution et, au final, les consommateurs.

Il est bien évidemment difficile à ce stade de savoir quel est le poids respectif de ces trois points de vue. Néanmoins, ces positionnements apparaissent largement liés à la définition que l’on donne de l’agriculture bashing. Ceux qui nient son existence ou en ont une vision extensive tendent généralement à considérer l’agribashing comme un dénigrement systématique des agriculteurs et de l’agriculture dans l’espace public et tout particulièrement dans l’ensemble des médias.
Or, cela ne semble pas correspondre véritablement à la réalité. Alors, qu’est-ce que l’agribashing au juste ?

Le basculement dans l’agribashing

Il y a une critique indéniable de certaines pratiques agricoles, principalement du mode de production conventionnel, dans l’espace public qui vise l’élevage intensif, l’utilisation de produits phytosanitaires, les fermes géantes, etc.
Par ailleurs, cette critique du mode de production conventionnel est loin d’être nouvelle. Elle est portée par des ONG ou par des syndicats comme la Confédération paysanne depuis plusieurs décennies.
On se souvient à ce propos de la « bataille des OGM » menée à l’instigation de la Confédération paysanne, de Greenpeace ou du collectif des Faucheurs volontaires à partir du milieu des années 1990.
Alors comment expliquer que l’on parle brusquement d’agribashing ?

La réalité est que cette critique de l’agriculture conventionnelle semble avoir basculé dans une autre dimension depuis le milieu des années 2010, ce qui amène à parler véritablement d’un agribashing. 

La seconde évolution majeure est liée à la nature même de la critique. Il est normal, et on pourrait même dire sain, de dénoncer les excès du mode de production conventionnel ou de l’élevage intensif. Ces critiques peuvent d’ailleurs être partagées par une partie du monde agricole. On peut le voir, par exemple, avec le point de vue assez critique de certains éleveurs français sur les feed lots américains, ces parcs d’engraissement intensifs de bovins. Ces critiques peuvent aussi, au final, contribuer à améliorer les choses et, en l’occurrence, l’acceptabilité sociale de ces pratiques par les consommateurs.

C’est évidemment le positionnement des vegans sur la viande et l’élevage. Le phénomène est loin d’être nouveau car le terme « vegan » a été inventé par l’anglais Donald Watson dans les années 1940 lorsqu’il a créé la Vegan Society of the UK en 1944. Il est la contraction du mot anglais « VEGetariAN » qui a donné vegan. A la différence du végétarisme, le véganisme n’est pas seulement un régime alimentaire. C’est un véritable mode de vie qui consiste à s’abstenir de consommer et d’utiliser des produits d’origine animale dans l’alimentation (régime végétalien avec une absence de viande, de poissons, de fruits de mer, de produits laitiers, d’œufs ou de miel), mais aussi dans le textile (cuir, laine, soie), les produits cosmétiques, d’hygiène ou d’entretien qui ont été testés sur les animaux. Les vegans dénoncent également l’utilisation d’animaux pour le divertissement (opposition à la chasse, à la pêche et au cirque) et a fortiori à des fins d’expérimentation.

Ce sont des partisans de l’abolitionnisme qui prônent l’abolition de l’élevage sur la base d’une vision antispéciste. Ils refusent, en effet, d’établir une distinction entre les espèces (position assimilée au spécisme qu’ils perçoivent comme l’équivalent du racisme ou du sexisme) au nom d’une lutte contre les discriminations et l’oppression des espèces non-humaines. Ils refusent plus précisément toute forme de distinction entre les êtres « sentients », qui ont des nerfs et un cerveau et donc qui peuvent ressentir la souffrance et craindre la violence. C’est le positionnement d’associations comme L214 ou 269 Life Liberation animale.

L’association L214, qui a été créée en 2008, est désormais bien connue du grand public pour avoir diffusé des vidéos filmées de façon clandestine en vue de dénoncer certaines pratiques répréhensibles et choquantes dans les abattoirs, dans l’élevage intensif ou dans l’industrie de la fourrure. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les requêtes sur le véganisme sur Google (Google Trends) ont explosé en octobre 2015. Or, le 14 octobre 2015, l’association L214 a mis en ligne une vidéo tournée à l’intérieur de l’abattoir d’Alès dans le Gard. La mairie d’Alès a annoncé la fermeture de l’abattoir le jour même. Une enquête a alors été ouverte pour « faits d’actes de cruauté et mauvais traitements sur animaux ».

Il est évident que les vegans, comme L214, instrumentalisent la sensibilité « welfariste » de l’opinion, sensible à la question du bien-être animal, pour tenter de faire passer des messages « trash », une vision intégriste et un agenda abolitionniste par rapport à l’élevage. L214 est, en effet, à l’origine d’un site internet qui s’intitule tout simplement « Abolir la viande » et qui défend l’idée selon laquelle « l’élevage, la pêche et la chasse doivent être abolis ». Or, ces individus sont ultra-minoritaires. Une enquête réalisée en mai-juin 2017 par l’Observatoire Société et consommation (ObSoCo), auprès d’un échantillon représentatif de 4 000 personnes, a montré que les vegans n’étaient que 0,4 %, soit pour une population française de 67,2 millions d’habitants en France, un nombre estimé à 269 000 personnes.

La grande distribution est aussi désormais de plus en plus souvent un autre relais indirect de la critique du mode de production agricole conventionnel. Certaines enseignes comme le groupe Carrefour ont ainsi lancé leur propre marque « veggie ».
Carrefour a été le premier à le faire en octobre 2015, soit quelques jours à peine après la mise en ligne de la vidéo de L214 sur l’abattoir d’Alès.
Cette coïncidence est bien évidemment tout à fait fortuite, mais elle a sans aucun doute amené nombre de consommateurs à s’informer sur le véganisme (voir les requêtes Google vues plus haut) et à s’interroger sur leur consommation de viande.
On entend, en effet, souvent des phrases du style : « depuis que j’ai vu un reportage sur…, je mange moins de viande ».

Il en a été quelque peu de même de la campagne publicitaire de Système U (spots TV et campagne d’affichage), lancée en janvier 2017, qui entend éliminer 90 « substances controversées » des produits de sa marque de distributeur. Les arguments développés par Système U sont les suivants : « Pour le consommateur, certaines substances présentes dans les produits de consommations courantes suscitent des interrogations sur les potentiels risques pour la santé. Autour de tout produit chimique, existe une connotation péjorative. Ces préoccupations sont amplifiées par la télévision, la presse écrite, et certaines discussions scientifiques mais également par manque d’information. Les consommateurs, à tort ou non, ont conclu sur la toxicité de ces substances. Ces inquiétudes nous parviennent de manière directe par les remontées de nos clients au travers nos magasins et les demandes d’information sur nos produits. Conscients de ces craintes et de l’attente des consommateurs vers des produits de plus en plus simplifiés, nous avons pris le parti de ne pas nous réfugier uniquement derrière la réglementation et avons considéré qu’aller au-delà de celle-ci en supprimant peu à peu ces substances controversées, faisait partie de notre mission vis à vis de nos clients. » Figurent ainsi parmi les substances dites controversées 6 insecticides de stockage du blé, 26 pesticides, 5 produits phytosanitaires pour le jardinage (dont le glyphosate), mais aussi des colorants, des antioxydants, des exhausteurs de goût, des produits sucrants et des conservateurs, ainsi que les OGM pour l’alimentation animale. Système U revient même sur son site internet sur les controverses liées à ces substances. Ce type de démarche contribue à coup sûr à accréditer aux yeux du consommateur l’idée selon laquelle ces substances sont dangereuses et à légitimer une interprétation du principe de précaution dans le sens d’un « risque zéro ».

Au final, on peut donc définir l’agribashing comme l’intensification et l’approfondissement de la critique du mode de production agricole conventionnel et de l’implication dans l’agriculture et la production alimentaire d’acteurs non spécifiquement agricoles (industries agrochimique, agroalimentaire et des biotechnologies) dans une partie de l’espace public et la diffusion de cette critique auprès du grand public par certains médias, certains journalistes, certains auteurs d’ouvrages, certains hommes politiques, etc.

Quelle réponse ?

En définitive, l’agribashing ne doit pas être un prétexte pour « rentrer dans le lard des écolos » comme le souhaitait un internaute qui s’exprimait lors d’une émission Stop Intox au Sia. La réponse à l’agribashing ne doit pas être, en effet, un « bashing agri », c’est-à-dire un dénigrement systématique par les agriculteurs des opposants, du bio, des ONG, des écologistes, des néo-ruraux, des citadins, des technocrates ou de la grande distribution. La riposte factuelle, au sens de fact-checking, est nécessaire face aux « attaques », mais une contre-attaque agressive face aux « écolos » est à la fois peine perdue et sans aucun doute perdue d’avance tant ceux-ci sont aguerris dans l’instrumentalisation des peurs du public et de son indignation.

La véritable ligne de front doit être plutôt du côté des citoyens-consommateurs.
C’est à eux que les agriculteurs doivent s’adresser en priorité en proposant un nouveau pacte ou contrat de confiance fondé notamment sur l’ouverture, la transparence, la proximité et l’honnêteté. L’agribashing doit être transformé de ce point de vue par les agriculteurs en un levier pour retisser des liens avec les consommateurs et recréer une relation de confiance avec eux en tenant compte autant que possible des attentes sociétales. Dans l’enquête Odoxa vue plus haut, 79 % des personnes interrogées estiment, en effet, que les agriculteurs utilisent trop de pesticides et dans l’étude Ifop, 53 % affirment que les agriculteurs ne sont pas respectueux de l’environnement et 43 %, qu’ils ne sont pas respectueux de la santé des Français. On peut remarquer à ce propos que ce sont les cadres supérieurs et les professions intellectuelles et les diplômés de l’enseignement supérieur, à savoir les prescripteurs de normes dans la société française, qui sont les plus nombreux à estimer que les agriculteurs ne sont pas respectueux de l’environnement et de la santé.

source wikiagri.fr